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CRÓNICA
topographie d'un media-label
On voit de plus en plus d'évènements
qui servent de passerelles entre les pratiques (installations, etc.) et les
lieux (galeries, musés) de l'art contemporain et, d'autre part, des
créations musicales et multimédia nées de la révolution
numérique
Une telle émulsion était bien sûr
inévitable. Pourtant, rares sont encore les labels qui comme Crónica
relaient cet état de fait.
Avec Crónica nous sommes vraiment à la croisée de la musique et de la culture digitale. Cette interaction artistique est à la racine de cette structure qui a vu le jour début 2003, à Porto (Portugal), à l'initiative de quelques personnes comme Miguel Carvalhais : Crónica a été créé par la rencontre entre des musiciens, des artistes et des acteurs culturels qui souhaitaient avoir une plate-forme pour réaliser, distribuer et promouvoir leurs propres réalisations et celles d'autres activistes ayant les mêmes préoccupations esthétiques Cette ouverture, voire cette "labellisation", s'est traduite notamment par une série d'albums au nom générique, Product, et une compilation réalisée sous l'impulsion de Pedro Tudela, On Paper, autour d'une thématique bien précise: le "collage / décollage" de papier. L'occasion de réunir, autour d'une pratique héritée du "nouveau-réalisme" (arrachage d'affiches, etc.), des stakhanovistes de l'electronica expérimentale Mais le maître mot de Crónica reste "digital". En particulier dans ce que l'informatique permet, tant pour le son que pour l'image, comme processus génératif et itératif. Miguel Carvalhais insiste en particulier sur les algorithmes et autres modalités mathématiques qui animent nos computers, et qui président désormais, selon l'inspiration de l'artiste, à la création audio-visuelle, musicale, interactive, etc. Un angle d'approche qui favorise selon lui l'inter-disciplinarité. Partant de là, on comprend que les prestations des musiciens évoluant chez Crónica tiennent plus de la performance multimédia que du DJ-set; comme on peut s'en rendre compte en consultant la section "live" du site.
Autoproclamé "media-label", Crónica
s'est signalé par la sortie d'une
première référence au nom évocateur de secrets
numériques, Hard Disk, et étrangement siglé
@C
Un trio dont les performances
se situent sur un champ d'expérimentation audio-visuel où croisent
Ryoji IKeda et Servovalve, par exemple. En effet, cette formation qui regroupe
Pedro Tudela (plasticien), Miguel Carvalhais (designer) par ailleurs tous deux maîtres
de conférence au département des Beaux Arts de l'Université
de Porto pour la partie musicale de l'histoire et Lia,
une artiste basée à Vienne, qui manie le stylet et la palette
graphique. Leur projet est essentiellement axé sur un univers formel
où des images géométriques entrent en synchronisation
avec des sonorités "microscopiques". Entre dérives
laptop, techno décharnée, "fausses" improvisations
et electronica noisy, ils (dé)construisent en temps-réel une
bulle où l'image et le son se télescopent au gré de mystérieux
algorithmes dont ils gardent jalousement le secret
Autre trio de choc,
Heimir Björgúlfsson
(qui émarge notamment chez Staalplaat), Pimmon (Fällt) et Helgi Thorsson (visuels) sont également adeptes de performances
multimedia comme en témoigne l'enregistrement d'un set qu'ils ont donné
dans une galerie en Hollande, la Melkfabriek de Den Bosch. Doté d'un
titre à rallonge, cet album nous restitue leur travail sonore qui se
situe sur un plan à la fois plus environnemental, concret et complexe
que @C. Détail, la post-production
a été réalisée par Robert Hampson /
Main (cf. page 05).
Avec Autodigest (collectif informel, groupe ou projet solo d'un artiste
anonyme ?), c'est à la sculpture que l'on est renvoyé.
Plus exactement aux fameuses compressions de César, voire aux accumulations
d'Arman
Si le nom de Merzbow, le grand timonier de la noise-music,
vient immédiatement à l'esprit lors de l'écoute de cette
véritable entreprise de dynamitage musical qui s'avérera pour
les néophytes une véritable séance de torture, d'autres
références s'imposent. En particulier celles de la mouvance
du plunderphonic (John Oswald) et autres nihilistes soniques
tel Otomo Yohishide
Car "finalement", de l'avis général,
Autodigest fonctionne tel un trou noir : comme la lumière, le
son ne ressort pas, du moins pas sous la même forme et dimension, de
cette transmutation pour laquelle on invoque aussi Baudrillard et David Harvey
Concrètement, qu'est-ce que "ça" donne ? Eh bien
une suite de sonorités mécaniques, de bleeps, de fréquences
oubliées, d'effet de souffle, de silence, de bruits stridents ou sourds
Ces générateurs d'acouphènes trouvant leur explication
dans quelques lignes de commentaires nous révélant, par exemple,
qu'une ritournelle pop se trouve ainsi réduite, après compression,
à un borborygme numérique. Le must étant la contraction
d'une source sonore d'une heure en 1 seule seconde
À ceux qui
chercheraient l'antidote à une
telle réduction dans le spectre visible, Autodigest ôte tout
espoir en proposant, en guise de bonus rom, une vidéo en parfaite adéquation
avec cette démarche : un écran d'un noir sidéral rappelant
certaines expériences cinématographiques des situationnistes
(cf. Hurlements en faveur de Sade
de Debord).
Lointaine émanation d'un disque réalisé par Nosei Sakata qui contenait des fréquences non-perceptibles par l'homme, l'album de Paulo Raposo & Marc Behrens, Further Consequences of Reinterpretation, se donne comme un jeu mathématique sur les possibilités du remix, une mise en abîme de ce processus. Mais que les oreilles chastes se rassurent, le catalogue de Crónica aligne également des productions moins arides. Enfin presque . Telle la bande-son "répétitive" que Pedro Tudela a réalisée pour une création de danse contemporaine dirigée par Isabel Barros, Là Où Je Dors (pièce qui tire son nom d'un texte de Maurice Blanchot ) à laquelle fait écho les "préoccupations corporelles" de Ran Slavin (alias Tonr, Extract, Aerial, Iran_Camp, Rose Of Jericho ) sur un ton plus acoustique. Une couleur que l'on retrouve chez Vitor Joaquim qui met en uvre avec les musiciens qui l'entourent aussi bien des cuivres et des vocaux que des bidouillages électroniques. Sur ce plan, on citera Longina (rythmes / samples / bruits / textures), inspiré par la catastrophe écologique causée par le naufrage du Prestige. Autres digressions laptop, celles "orchestrées" par O. Blaat (où intervient Kaffe Matthews, DJ Olive, Eyvind Kang, Ikue Mori, etc.) ou par Ok. Suitcase, en collaboration avec Cáncer pour la série Product, dans une veine click-n-cut, high-tech et minimal-groove Cette liste devrait s'étoffer, aux dires de Miguel Carvalhais, de nouvelles réalisations; dont un deuxième volume des compressions d'Autodigest, un album d'Alexander Peterhaensel sous le pseudo de Tilia, Vous Rêvez / Vous Ne Rêvez Pas, et, surtout, d'un DVD à paraître la saison prochaine qui devrait offrir un panorama plus large de ces multiples démarches artistiques.
Laurent Diouf
Article publié
dans MCD #22, octobre 2004
site: www.cronicaelectronica.org
Références:
@c, Hard Disk
@c, v3
Autodigest, A Compressed History of Everything Ever Recorded, Vol. 1
Björgúlfsson / Pimmon / Thorsson, Still Important Somekind
Not Normally Seen (Always Not Unfinished)
Longina, !Siam Acnun
O.Blaat, Two Novels: Gaze / In the Cochlea
Ok.Suitcase / Cáncer, Product
On Paper (V/A feat. Pure, b.Z_ToneR, [des]integração,
Stephan Mathieu, Pal, etc.)
Paulo Raposo & Marc Behrens, Further Consequences of Reinterpretation
Ran Slavin / Ran Slavin, Product
Vitor Joaquim, La Strada is on Fire (And We Are All Naked)