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CIO D'OR : fibre optique

Vision : c'est un mot qui revient souvent dans les propos de Cio D'Or pour souligner à quel point la musique à de l'importance pour elle. Connue dans le circuit pour ses mixes qu'elle dispense désormais de Tokyo à Amsterdam en passant par Salzbourg, elle devrait toucher un public encore plus grand avec Die Faser, son premier album qui vient de sortir sur Prologue.

Cette Allemande, qui a quitté Munich pour s'installer à Cologne et dont le look n'est pas sans évoquer Brigitte Fontaine (c'est un compliment), avait déjà réalisé quelques maxis, entre autres sur Treibstoff et Karmarouge… Mais avec Die Faser, Cio D'Or s'affirme comme une actrice majeure dans le registre techno minimale mais mélodique, sur des tonalités tour à tour deep, bleep, dark ou dubby. Des remixes signés notamment par Sleeparchive, Donato Dozzy, Milton Bradley, Claudio PRC ou Pendel Coven — et dont la sortie s'étagera jusqu'en mars prochain sur une série de 4 EPs !— viennent compléter cet opus, avec des approches plus dancefloor ou, au contraire ambient. Interview.


Il est écrit que tu ne joues pas de la musique, mais que tu vis la musique… C'est-à-dire…?
La musique peut véhiculer des choses cachées — plus que les mots — et je ne joue pas simplement de la musique pour la musique… Je recherche et joue de la musique qui me touche, qui corresponde à ma vision du monde, à mon esprit… Je recherche donc de la musique authentique, qui ne soit pas produite juste par mode ou pour être vendue…
Au départ, j'ai fait de la danse moderne. J'ai créé mes propres chorégraphies. J'ai joué des congas dans un jazz band, et aussi un peu de guitare, de flûte, de piano et kalimba [i.e. sanza, NDLR]. Écouter de la musique a toujours été une passion : classique, jazz, soul, rock progressif des années 70s, drum & bass, acid jazz, house et, bien sûr, techno.
J'ai commencé par produire la musique que je ne trouvais pas, celle que j'avais en tête… Pour cela, j'appris à programmer sur une MPC 2000, mais j'ai atteint les limites techniques assez vite. Donc, j'ai basculé sur un environnement informatique plus conséquent pour pouvoir exprimer au mieux mes idées musicales… Et c'est un processus sans fin : "la musique c'est l'histoire d'une vie".

En tant que femme, est-ce que tu as aussi une attitude spécifique — politique, sociale et/ou culturelle — par rapport au milieu musical qui est principalement sous domination masculine…?
Pour moi, la musique n'est pas une question de genre, mais de personnalité, d'ambition, d'émotion, d'effort, de discipline et d'habileté technique. Certes, je suis en contact avec beaucoup de label-managers, de producteurs, d'organisateurs parce qu'il y a beaucoup d'hommes dans ce milieu, mais c'est la musique qui est le plus souvent au centre de nos relations.
Et je ne suis pas la seule femme dans le circuit, il y a de grandes productrices et DJs. Nous sommes d'ailleurs recensées sur le site Female:Pressure <www.femalepressure.net>. Mais à mon sens, les filles sont jugées beaucoup plus sévèrement sur scène. Et c'est une des raisons pour laquelle je montre à certaines d'entre elles comment mixer, comment négocier en termes de production, etc.
C'est difficile de comparer, mais les hommes sont peut-être plus techniques tandis que les femmes privilégient l'émotion ou le choix des morceaux. Mais je connais aussi des filles très techniques, mais qui ne sont pas aussi connues que des types moins talentueux… Et certaines filles seraient moins connues si elles n'avaient pas un producteur derrière elles ou tout simplement si elles n'étaient pas aussi belles.
De plus, les journalistes s'intéressent à des artistes parce qu'elles sont produites par X, Y ou Z… Et du coup, la presse me demande aussi si j'ai conçu mon album moi-même… Mais pourquoi ne reconnaissent-ils pas que j'ai déjà, et toujours, réalisé mes propres disques avant d'avoir été dans les charts et jouée par beaucoup de DJs…? Ils ne prennent en compte que mes co-productions avec des hommes. Cela en dit long sur les rapports homme/femme dans le milieu…

Tu as fait tes premiers pas dans le DJing grâce à Tobi Neumann et, ensuite, Richard Bartz…
En fait, j'ai commencé un peu avant. Tout d'abord, j'ai appris à mixer pendant pratiquement deux ans, non-stop, avec un ami qui s'appelait Suad G. Il m'a montré comment faire un mix… Je me suis entraîné, j'ai lu, écouté beaucoup de musique et j'ai fini par acquérir de l'expérience… Un autre ami m'a aidée sur le plan technique, matériel… En plus de ça, j'ai écumé tout ce que je pouvais sur Internet à propos de la musique et je demandais aussi conseil à d'autres amis, à des magasins. Et j'ai commencé à jouer…
Après quelques premières expériences, Tobi Neumann m'a entendue dans un bar, à Munich et il m'a demandé de venir faire un set pour Flokati, sa soirée à l'Ultraschall; le légendaire club munichois… Par la suite, j'ai fait mon premier set purement techno lors d'une soirée privée (je m'y étais préparée pendant près de six mois). Richard Bartz était là, il a apprécié. Et il m'a offert la chance de jouer sur la tournée de son label Kurbel, dans d'autres villes et de plus grands clubs… C'est devenu un ami et je l'en remercie encore.

Comment organises-tu tes sets ?
Tout d'abord, je cherche une idée, qui peut être inspirée par un morceau ou un sentiment, et ensuite j'essaie de développer un scénario, un voyage au travers du mix. Et je pense au public. Je prends soin de jouer quelque chose qui ne soit pas calibré, mais qui parte dans différentes directions. Je passe vraiment beaucoup de temps à préparer mes mixes. Mais je pourrais le faire plus facilement si je me contentais de jouer les titres qui sont actuellement dans les charts.

Je n'ai pas compris si tu jouais exclusivement des vinyls ou pas… et pourquoi ?
J'ai joué des vinyls pendant 8 ans, en termes de feeling c'est bien mieux que le CD ! Mais j'ai dû me rendre à l'évidence : le marché du vinyl a dramatiquement rétréci. Je me suis posé la question "que peut faire un DJ sans des nouveautés sur vinyl ?" Ma première réponse a été "rien" ! Je me suis sentie désemparée.
Mais d'un autre côté, j'écoutais vraiment beaucoup de bonnes choses qui ne sortaient qu'en digital et que je ne pourrais pas jouer si je ne faisais pas un effort. Alors j'ai pris la décision d'acheter un Mac Book Pro et Traktor Scratch Pro, avec lequel je retrouve presque la même sensation que lorsque je mixe avec des vinyls. Là aussi, j'ai passé beaucoup de temps pour maîtriser ce nouveau système et maintenant je suis à l'aise avec…

Comment décrirais-tu ton travail en studio, comparé à un DJ-set ?
En un sens, c'est similaire. Je commence donc un set sur une idée, un morceau et un feeling… Une fois établie la sélection, je développe une sorte de dramaturgie. Et j'ai évidemment besoin de travailler aussi la technique. Mais sinon, c'est la même chose lorsque je compose. Dans un set, j'ai besoin d'aimer chaque morceau que je passe, et dans mes compositions, je dois aimer chaque élément que j'incorpore. Et j'ai besoin d'à peu près le même temps pour mettre en place un mix ou un morceau : entre 2 et 4 semaines. Notamment pour réfléchir à la direction dans laquelle je veux aller, à ce que je veux dire ou faire passer…

Concernant ton album, justement, quel est le "mood", l'ambiance…?
À la base, je recherche toujours un sentiment de profondeur, mais j'ai voulu qu'il y ait différentes ambiances. Il y a des titres chaleureux ("Goldbrokat", "Cotton"), mélancoliques, d'autres plutôt "bleep" minimal/groove (endlessness) ou dark ("Brokat", "Organza", "Wildseide").

Et le dub… et ses connections avec la techno…?
Pour moi, Basic Channel sont les pionniers "intemporels" de ce courant. Je pense que les gens essaient de progresser dans cette voie, parfois en copiant ce son, car il dégage une chaleur hypnotique incomparable… Le reggae-dub est né en Jamaïque dans les années 60 et sa caractéristique réside dans les effets, comme la réverbe, l'écho et le phaser. Le dub est devenu un classique, une empreinte qui rend la techno encore plus chaude et profonde. J'apprécie vraiment ce style, d'autant que j'ai joué beaucoup de techno-dub à mes débuts et ce n'était pas si facile de trouver de disques de ce genre à l'époque…

Ton album est sorti sur Prologue, est-ce que tu peux nous parler un peu de ce label… ?
C'est un petit label indépendant, jeune et ambitieux, avec une bonne vision des choses et énormément de passion pour ce genre de techno. Ils produisent de la musique que j'aime et ils ont de très bons artistes… Ils sont pros, sérieux. Je suis très reconnaissante envers l'équipe de la communication. Ils m'ont soutenue dans toutes mes demandes et mes souhaits, en particulier pour les remixes. C'est vraiment parfait comme label… J'ai l'impression d'avoir trouvé une nouvelle maison.

Prologue est basé à Munich, où tu habitais avant. Par rapport à la scène électronique, on connaît bien évidemment Berlin, Cologne et Francfort, mais pas cette ville…
Munich a une grande histoire concernant la musique électronique. J'ai rencontré Tom Bonaty, le label-manager de Prologue, avant de partir à Cologne, dans mon magasin de disque favori qui s'appelait Parasound. Il y avait des aquariums, constamment des nouveautés house et techno, un paquet de platines Technics 1210 et des vendeurs sympas. On discutait musique, les tendances et la technique. En un sens, c'était aussi ma deuxième maison. C'était il y a huit ans.
Pour moi, avec le club Ultraschall, Munich représentait alors des perspectives fantastiques. En Allemagne, la première soirée techno a eu lieu là, au début des années 90s, et pas à Berlin. La techno y a toujours été mise en avant, mais aussi la musique expérimentale dans la deuxième salle. Donc, le public était très open mind, ouvert aussi sur d'autres styles de musiques électroniques…

Laurent Diouf (article publié dans MCD #55, nov-déc. 2009)

Cio D'Or, Die Faser (Prologue)
Site: www.cio-dor.de



Laurent Diouf @ WTM-Paris