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BRUITS DE FOND

Le courant industriel est la traduction littérale de la fameuse formule "la musique, c'est du bruit organisé". En V.O. : "Industrial music for industrial people"…
Musique populaire ? Sans doute. Ne serait-ce que parce que "pop" rime avec "rock"… Peut-être aussi par opposition à une musique "savante" qui a également cherché à retranscrire le rougeoiement des aciéries (Prokofiev, "Pas d’Acier"), la grisaille machinique (Arthur Honegger, "Pacifique 231") et les utopies futuristes (Luigi Russolo, "The Art Of Noise") d'une époque mortifère.
Mais l'indus est né de la crise. Fin de siècle. Au moment où les punks se mirent à cogner sur le maniérisme fumeux du rock progressif. Lorsque quelques énergumènes franchirent le miroir… Le groupe Throbbing Gristle fait figure de mythe fondateur pour avoir, en ces temps obscurs, supplicié ses instruments et tiré profit de tous les dysfonctionnements de son arsenal technique : distorsions, effet de masses, etc.

Attentat sonique que le combo Einstürzende Neubauten a magnifié en se focalisant sur le bruit du métal. Sur la complainte des perceuses, ponceuses et autres objets contondants que le rap finira d'ailleurs par intégrer, temporairement, aux débuts des années 80s (Disposable Heroes Of Hiphoprisy). Cette musique de la rue devait, tôt ou tard, en restituer les échos laborieux… Bruits "allègrement" amplifiés puis dispersés par des formations aux noms de codes cryptés : S.P.K., P16D4, T.A.G.C. Paradoxalement, c'est tout le fracas des matériaux mis en œuvre dans le bâtiment – y compris les plus "nobles" : le bois, l'air (comprimé, forcément comprimé…) – qui est requis pour dé-construire méthodiquement les conventions musicales. Ce matérialisme acoustique fût étendu ensuite au secteur tertiaire, comme en attestent The Users et leur concerto pour 12 imprimantes matricielles. Il est terrible le petit bruit de l'aiguille sur le prompteur en bakélite…

Une dé-construction que des jusqu'aux boutistes rendent palpable en érigeant un mur de sons (Merzbow, John Duncan)… En croisant bruits blancs et lumières noires. Ultime frontière où les mélodies disparaissent dans un magma d'interférences. Un festival de stridences. Un grondement crépusculaire. Brut et brutal. "Le chaos final"… En attendant un hypothétique retour à l'âge de pierre (Lilith, "Stone") où l'eau remplacerait le métal (The Deep Listening Band, "Troglodyte's delight")… Un âge farouche où les os humains serviraient de xylophone (Zero Kama, "The secret eye of L.A.Y.L.A.H.") en un rituel macabre que les modernes veulent primitifs…

La planète des songes… De Current 93 à Muslimgauze, la mouvance industrielle a toujours phantasmée sur la musique "ethnique" aux tonalités "exotiques". Sur la world-music; i.e. la musique du monde non-occidentale. Le bruissement d'un monde non-industriel… Rite de passage pour une musique en devenir ? En quête d'identité au point d'être parfois sectaire, l'indus fait preuve d'un ésotérisme sonore (Ambient Temple Ov Imagination) qui sent souvent le souffre (Ain Soph, Sigillum S, Cranioclast). À trop vouloir créer un "lebensraum auditif" (McLuhan) virulent, la musique industrielle exhibe sa part maudite. Ce désordre musical n'a pas totalement vaincu l'ordre noir (Death In June, Non)…

Loin des bruits de bottes (sauf descentes de CRS dans les free parties), les nouveaux rites païens trouvent leur incarnation dans les raves. Ces T.A.Z. soniques où les DJs et/ou ingénieurs du son numérique sont les vecteurs du néo-tribalisme dionysiaque cher aux occidentaux…
La techno a généré une nouvelle gamme de sons, de bruits, d'ambiances; révolution informatique oblige. Hardcore, intelligent-techno, abstract-groove, electronica high-tech, breakbeat-n-noise : l'indus est une ombre portée sur les multiples sous-groupes de la musique électronique. Du plus festif au plus expérimental.

Torsions / contorsions / distorsions. Les hommes-machines de l'ère digitale poursuivent la tradition bruitiste. Ces perversions sonores sont plus saillantes sur des compositions binaires et linéaires. Les sonorités métalliques apportent un tranchant qui renforcent ou se substituent aux Bpms (Riou, Starfish Pool, RA-X).

Alors que les technologies de productions et de re-productions musicales ont atteint un degré de quasi-perfection grâce aux vertus inaltérables du numérique, il est assez troublant de voir Maurizio et ses sbires (Basic Channel) s'ingénier à pervertir leurs sources en y surajoutant des filtres, des effets et, comble suprême, du souffle pour singer les imperfections du vinyl… Ce grain qui se répercute tel une "réaction en chaîne" est désormais souligné par des cliquetis et autres bruits parasites qui viennent compléter le ronronnement de la basse et des rythmes désormais pacifiés ("Click + cuts", Mille-Plateaux).

D'autres apprentis sorciers de la musique électronique reviennent au bruit. Pur et dur. Pour poser les bases de nouvelles équations rythmiques en se servant d'infra-basses et d'ultra-sons qui éclatent comme du verre pillé. Épileptiques, hystériques (Rom=Pari, Datach'i), ils isolent des particules sonores élémentaires (Ø, Mika Vainio, Ryoji Ikeda) pour mieux jouer sur, et avec, la matière. Reprogrammant leurs logiciels pour en extraire des sonorités non homologuées par les laboratoires des multinationales. Utilisant les erreurs de lecture des Cds (Oval, Pan Sonic). Data error : l'erreur n'est plus humaine…

Redondances / résonances / disonances / assonances… Du figuratif au non-figuratif, il y a là mille et une correspondance avec l'art pictural… Ces élucubrations étant souvent englobées dans une démarche artistique plus vaste (installations, visuels, etc.) pour donner "corps" à cette géométrie musicale non-euclidienne par trop décharnée. Faute d'implants, le meilleur moyen est encore de s'instrumentaliser… De déambuler, le corps bardé de capteurs (Daniel Menche). D'errer, revêtu d'une combinaison connectée sur une batterie d'appareils qui émettent un cri à chaque mouvement (C.O. Caspar). Singulière "démarche" qui trouve peut-être son achèvement dans la transformation du cerveau en partition pour encéphalogramme (Aube, "Blood-brain barrier")… Ce traceur permettrait-il de suivre les unités tonales dans les méandres du cerveau des mélomanes avertis ?

Certaines réalisations dark-ambient, par leur côté cérébral et répétitif veulent, à l'instar des transes technoïdes dont elles sont le versant apaisé, déclencher d'une modification des états de conscience. Cet éther hypnotique, constellé de voix spectrales et de sons métronomiques, est effectivement une invitation au voyage astral. Mais ce rêve éveillé peut virer au cauchemar lorsque les atmosphères industrielles et lourdes (Zone, PGR) viennent obscurcir ces paysages sonores célestes.
La musique dite atmosphérique est un euphémisme qui caractérise de longues plages mornes et monotones d'où se dégage un sentiment d'irréalité (Cosmic Trigger, "Polar regions"), d'intemporalité (Deeper Than Space, "Earth rise"), de vide (Monolake, "Gobi, the desert). La Nature, même en péril, continue de susciter des vocations… HIA & Biosphere ont intégré sur leur album live ("Polar sequences") les bruits de la tempête qui sévissait pendant cette session; réalisant un des rares album vraiment "climatique"…

On mesure l'influence de la musique industrielle, mère de toutes les batailles bruitistes, sur les climats morbides et mécaniques instaurés par Lustmord ("The Monstrous Soul"). Emprise qui culmine avec le scénario catastrophe imaginé par Isolrubin BK qui célèbre le corps mutilé à la manière de J.G. Ballard. Bruit de carambolages, de désincarcérations et extraits des communication-radio des secours en prime sur un disque au pouvoir évocateur terrifiant ("Crash injury trauma")…
Ce cinéma du réel peut se muer en fiction. Permuter en bande son de film imaginaire (Phlegm, Seekness, Delta Files). La valeur cinématographique de ces ambiances provient de la "ré-incorporation" d'une cadence dans une trame arachnéenne. D'un contre-champ rythmique. Et de l'utilisation intensives de samples et autres éléments narratifs mixés, ou plutôt fondus et enchaînés au point de s'apparenter à du morphing sonore (Reload, "A collection of short stories").
Le collage et les superpositions de sources peuvent aussi avoir cet aspect filmographique sous des dehors plus disparates (Vidéo Aventures, "16 courts métrages sonores"). Le cinéma étant, justement, une source inépuisable de sons, de bruits et voix déjà mis en scène. Dont seul l'arrière-plan musical demande à être modifié… David Shea exploite les dialogues d'Alphaville de J.L. Godard. Sur grand écran. De l'électro-acoustique à techno/jungle ("Tower of mirors").

Après doublage, le bruit est réinjecté. Ce re-writing permet de dépasser, de renouveler l'expérience bruitiste selon un autre scénario (AMK, "Montage"). Le cut-up tranche dans la masse sonore pour isoler des séquences et les réagencer. Cela permet de réintroduire aussi, dans ce processus, le pouvoir destructeur du rire (John Oswald, "Discosphère"). De ré-utiliser la voix pour mieux la casser (Otomo Yoshihide). De revenir sur du texte (Randy Greif, "Alice In Wonderland"). D'incorporer une tessiture électro-acoustique dans des compositions aux textures par trop synthétiques.
Le collage permet en outre de briser les règles de la musique institutionnelle. En particulier celles du copywriting, avec une ferveur dadaïste et militante au travers de compositions kaléidoscopiques qui empruntent autant à l'univers sonore de la publicité qu'aux discours politiques (Producers For Bob, Steinski & Mass Media, Negativland, The Tape-Beatles). Une guerre relancée par le sampler qui facilite cet exercice et démultiplie presque à l'infini la re-modélisation du son. Du piratage généralisé considéré comme un des beaux-arts…
Le scratch complète la panoplie de ces techniques de détournement. Ce qui fût longtemps considéré comme une bévue s'est métamorphosée en prouesse au timbre presque mélodieux. En une pratique instrumentale réglée comme du papier à musique… L'erreur est désormais normalisée…

L'usage culturel des nouvelles technologies doit beaucoup aux procédures de détournement. De réappropriation par l'usager… La musique n'échappe pas à cette règle. Robin Rimbaud, en détournant le scanner de sa fonction première pour l'utiliser comme un véritable instrument côtoie aussi, par la non-intervention qui caractérise ses premiers albums, la musique environnementale. Ces extraits de conversations, brouillés par divers signaux, constituent un portrait cruel de notre société de communication. Une photographie sonore de notre environnement immédiat. Un tableau réaliste, cette fois. Sans retouches…
Il s'agit de se mettre à l'écoute du bruit de la société sans le re-créer. D'exposer les rumeurs, si ce n'est les humeurs de la ville. Les ambiances urbaines maladives, voire malsaines comme le suggère le terme "illbient" (DJ Spooky). D'utiliser une matière en apparence brute et de comprendre son ordonnancement. De refléter avec une précision d'entomologiste, des paysages sonores urbains et naturels. Lointains ou familiers (The Project -delta+, Philip Perkins).
Ce naturalisme sonore qui transforme toute introduction en documentaire est devenu l'ornement obligé de la mouvance ambient-trance-dub (The Orb, Banco De Gaïa). La cacophonie des cités et de la nature offre une gamme de sons qui se prête à toutes les machinations (K.L.F., "Chill out")… Tout dépend du lieu et de l'émotion que l'artiste veut faire passer.

Retour aux bruits, retour aux sources. Recherche d'autres sources… Des explorateurs se mettent à l'écoute des étoiles et de leurs habitants (S.E.T.I., Aricebo). Des élus nous ont fait entendre le bourdonnement d'un objet-sonore non-identifié (Sons Of God, "The object"). Mais il semble que cette "exo-musique" ne soit que l'X-file sonique d'un sous-marin… Pulsation caverneuse à laquelle on préférera, en puriste convaincu, le grincement des paraboles qui suivent les satellites civils et militaires. Le chuintement des micro-ondes qui parcourent le Réseau (A.E.R., Hazard, Disinformation)… Bonjour chez vous !

Laurent Diouf
article publié dans le programme du festival "Why Note, voyage au coeur du son" qui s'est tenu à Dijon, du 23 Novembre au 11 Décembre 2000.





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