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BEAT PHARMACY : portrait d'un "échologiste"
Il reste des aventuriers de la bass-music. Brendon Moeller en fait
partie. Sous couvert de ses pseudos Beat Pharmacy et Echologist, il
explore le dub cette musique mutante, élastique
et hypnotique sous le prisme des dancefloors. Mais cet
aspect clubby est tempéré par des couleurs jazzy,
des bribes de dub-poetry, des textures organiques et des
éléments électroniques aux relents
trancey. Il vient de publier coup sur coup deux albums qui
synthétisent ces faisceaux de "préemption
musicale". L'occasion rêvée pour faire le point
sur son parcours.
Happy Daze
Nous avons déjà une idée du personnage
au vu des groupes qui figurent dans le kaléidoscope de ses
influences : The Orb, Fela, Happy Mondays, Jimi Hendrix, Prince Far I,
Lee Perry, De La Soul, Tribe Called Quest, Pink Floyd, TackHead, The
Fall, Zappa, Clash… Et ce ne sont là que quelques
noms sur une liste assez conséquente. Du hip hop bucolique
au rock planant ou énervé, de la musique
africaine à l'ambient trancey, on le voit, Brendon Moellerfait preuve d'un éclectisme accompli. Cette ouverture
d'esprit se ressent bien évidemment dans ses compositions.
D'autant qu'il a derrière lui une longue pratique musicale :
dès l'âge de neuf ans, il prend des cours de piano
puis se met brièvement à la trompette avant de
s'improviser batteur dans un groupe de rock baptisé
Honeyslide lorsqu'il était à
l'université. Un groupe inspiré par le Velvet
Underground, Nick Cave et les Stooges; comme le précise sa
note biographique.
Cape Town
Rien d'extraordinaire diront les commentateurs
blasés… Sauf que Brendon Moeller a grandi
à Johannesburg, en Afrique du Sud ! Né en 1968,
il a donc connu l'époque sordide de l'apartheid. Et l'on
comprend que la musique fût, pour lui, le moyen de fuir cette
réalité inhumaine. Interrogé
à ce propos, voici ce qu'il nous confie: c'est un pays qui était, et qui est toujours, pétri de
phénomènes culturels, sociaux et politiques
riches et contradictoires. Etant blanc, j'ai eu la chance de
bénéficier d'une éducation de premier
ordre; contrairement à 80 % de la population qui n'avait
droit qu'à une formation pour devenir de la main
d'œuvre sans avoir la possibilité
d'améliorer leur vie, ni celle de leur famille. Les
implications profondes de cette situation me sont vraiment apparues
à l'adolescence. Dès lors, je suis
entré en rébellion contre tout; à
l'exception de la musique, du cinéma et de la
littérature. J'y ai trouvé un espace
où l'égalité, la démocratie
et la liberté d'expression rayonnaient. J'ai
commencé sérieusement, et de manière
obsessionnelle, à collectionner les vinyls à
l'âge de 15 ans. C'est par ces canaux que beaucoup de
questions concernant ma situation et les sentiments que
j'éprouvais à cet égard se sont
cristallisées…
AfroTech
On a peine à s'imaginer ce que l'Afrique du Sud
représente sur l'échiquier des musiques
électroniques tant le continent africain semble,
malheureusement, être absent dans ce domaine… Et
pourtant, comme nous le rappelle opportunément Brendon
Moeller, il existe là-bas aussi une scène
liée à ce mouvement. De nombreux DJs,
"laptopeurs" et producteurs y apportent leur contribution. A commencer
par Felix Laband qui, après avoir fait ses
première armes sur African Dope Records (premier label
sud-africain du genre créé par Krushed &
Sorted où l'on retrouve le vétéran
Warrick Sony aka Kalahari Surfers) et Portable qui a
intégré ~Scape, l'écurie de Stefan
Betke alias Pole. Reste qu'après avoir
été instituteur pendant 3 ans, Brendon Moeller
quitte son pays natal en 1993 et gagne les États-Unis pour
pouvoir se consacrer pleinement et sérieusement à
la musique.
Moving On
Partir à New York a été la plus grande
et intrépide aventure que j'ai entreprise. Lorsque je suis
arrivé, j'ai tout de suite su que c'était ma
"maison", l'endroit où je voulais être et
m'établir… Deux semaines après mon
arrivée, j'ai trouvé un job comme serveur qui me
rapportait en une semaine ce que je gagnais en un mois en tant
qu'instituteur. Donc, j'ai pu acheter le matériel
nécessaire pour composer de la musique. Par la suite, j'ai
travaillé dans un magasin de disque pendant quatre ans.
Toujours est-il qu'au bout de six mois, j'ai couru sur la
48ème Rue pour acheter ma première
boîte-à-rythme. A partir de là, j'ai
quelque peu sacrifié ma vie sociale pour apprendre par
moi-même l'utilisation des séquenceurs,
synthétiseurs et samplers. Musicalement donc, Brendon
Moeller s'oriente vers le dub avec, ainsi qu'il le précise,
une pointe d'afrobeat, de techno, de jazz, de funk
psychédélique et de soul… Le tout
"massivement" soutenu par de l'écho et de la
réverbe.
Slow Down
Il lui faudra un peu plus de dix ans avant de sortir son premier album,
Earthly Delights, en 2005 sur Deep Space Media. Auparavant, comme tout
le monde dans ce cas-là, une fois son travail parvenu
à maturité, il a commencé à
faire circuler des démos. Il signe ses premiers morceaux
"officiels" sous le nom de Mono Blanco en 97 pour le compte du label
Sm:)e dans une tonalité plutôt fun. Un style
deep-house qu'il approfondira plus tard avec Dina Richardson et Will
Thomas au travers du projet AlphaMotive. En 1999, on le retrouve chez
Astralwerks plateforme qui relaya outre-atlantique la vague
electronic-ambient-tracey européenne avec "The
next big chill". Un morceau siglé, cette fois ci, Beat
Pharmacy. Les choses vont prendre de l'ampleur lorsque ses compositions
atterrissent dans les mains de François K; le
célèbre DJ qui fut de toutes les batailles de la
"dance-music" au sein des clubs new-yorkais mythiques avec Larry Levan,
Joe Claussell et consorts…
Caramel
Ce que l'on sait moins c'est que François K, en marge de
toutes ses productions, mixes et remixes house, focalise sur le dub
dans toutes ses variantes électroniques. Non content d'y
consacrer une soirée régulière
baptisée Deep Space, il a monté un label
intitulé Deep Space Media en
parallèle à Wave Music pour en graver
les sonorités cosmiques, planantes, trippy et
psychédéliques qui peuvent aussi englober de la
drum’n’bass ou de la musique
brésilienne, comme du Jimi Hendrix ou du Derrick May,
confiait-il dans une récente interview. On voit toute suite
la "connection" avec Brendon Moeller… Le scénario
relève du "hasard et de la nécessité"
: alors que je travaillais chez un distributeur, Chris Barbour, le
manager de Global Underground Records, a écouté
un morceau sur lequel je travaillais et a décidé
de me présenter au Directeur Artistique du label
François K, Rob Sperte qui a aimé et lui a
passé la démo. On s'est rencontré et
depuis, je suis à mon tour D.A. chez Wave Music et Deep
Space Media.
StarTrack
Ensuite les rencontres marquantes se sont
enchaînées. Il y a tout d'abord Shigeru Tanabu, un
guitariste qui l'accompagne désormais sur scène
tandis qu'il "bidouille" ses compositions, live & direct, en
utilisant le fameux logiciel Ableton (Live). Et puis les nombreuses
voix qui émaillent ses albums. Dont le dub-poète
Mutabaruka qu'il a rencontré par l'intermédiaire
de François K. Extrait du 2ème album de Beat
Pharmacy, Constant Pressure, leur titre-phare, "Wata (water)" est un
véritable manifeste écologiste nous rappelant la
nécessité de préserver l'eau. Servi
par la voix de stentor de Mutabaruka qui ricoche sur un skank perclus
d'écho, doublée d'une basse
étouffée et d'un tempo mesuré, ce
morceau vient juste d'être décliné sur
un maxi en "version" deep acid dub… Autre featuring, Mikey
Dread : l'homme des "punky-reggae parties" avec les Clash et auteur
d'African Anthem, album culte qui découle de ses
émissions "radio-visionnaires" dont les jingles
dread at the control ! sont depuis repris sans
relâche. Exilé en Floride, Mikey Dread a
répondu favorablement à la demande d'utilisation
de samples sur "Club dread" et a même fourni de nouveaux
enregistrements vocaux spécialement pour ce titre
d'ouverture.
Constant Elevation
Sur une tonalité assez proche, c'est-à-dire
plutôt caverneuse, ce qui contraste avec la
luminosité harmonique de l'ensemble du tracklisting, on
retrouve Paul St. Hilaire aka Tikiman qui vocalise sur le fumeux "Hot
spot splash"… Le toaster fétiche de Rhythm & Sound (i.e. le tandem Mark
Ernestus & Moritz Von
Oswald de Basic Channel - Chain Reaction / Burial Mix). D'autres
contributions, connotées Brooklyn cette fois-ci, devraient
parsemer le prochain opus de Beat Pharmacy annoncé pour
février / mars 2007. Aux dires de Brendon Moeller, ce disque
sera structuré sur du dub trapu et des grooves
psychédéliques… En attendant sa
sortie, on écoutera le premier volume des Explorations parallèles qu'il mène sous le pseudo, bien choisi
au regard des "résonances" de la bass-music, d'Echologist.
La "marque" Beat Pharmacy étant
réservée aux productions exclusives pour
François K, c'est sur le label japonais Mule Musiq (feat.
Dublee, Lawrence, Terre Thaemiltz, Dub Archanoid Trim…)
qu'est sorti ce disque dans la veine deep groovy, downtempo jazzy et electronica
dubby de ce qu'il produit par ailleurs. Comme les titres en
témoignent : "Hypnotech", "Dreadscapes", "Sculpture
dub"… Là aussi, deux EPs
complémentaires sont sur orbite. Et un album en cours de
finalisation est également planifié avec Third
Ear Records.
Laurent Diouf
(article publié dans MCD #38, janv. / fév. 2007)
Beat Pharmacy, Constant Pressure (Deep Space Media)
Echologist, Explorations Vol. 1 (Mule Musiq)
Site: www.beatpharmacy.net
Laurent Diouf @ WTM-Paris