WRECK THIS MESS > ARTICLES + INTERVIEWS > BASIC CHANNEL / CHAIN REACTION
BASIC CHANNEL
la réaction en chaîne
Un son. Une équipe. Une école. Lorsqu'un label est porté par ces trois vecteurs, il entre définitivement dans l'histoire musicale. C'est le cas de Basic Channel, la plateforme dirigée par Moritz von Oswald (aka Maurizio) et Mark Ernestus. Cela fait maintenant plus de dix ans que ce duo, également connu sous le nom de Rhythm & Sound, a révolutionné le dub électronique et la techno minimale. La "réaction en chaîne" qu'ils ont déclenchée, à grand renfort de filtres, de lignes de basse sourde, de rythmiques en contre-temps et de textures voilées, continue de faire des adeptes. Et reste le creuset d'une grande partie des productions actuelles; tant en Allemagne que dans de nombreux autres pays.
Pas facile de dresser l'inventaire des multiples
projets placés sous l'égide de Moritz von Oswald & Mark Ernestus. Leur structure est une nébuleuse opaque, constellée
de labels satellites. Le point de départ, c'est un maxi paru en 1992.
Son titre: Ploy. L'artiste: Maurizio. On ne saura que bien plus tard le véritable
nom de celui qui a pressé ce morceau et qui est aussi le fondateur
du célèbre magasin de disque Hard Wax; pionnier en matière d'import pour la techno
de Détroit et la house de Chicago dès 1989, à Berlin,
dans le mythique quartier de Kreuzberg
Ce 12" est la première
référence de M-Series;
une des huit sections de l'officine de Moritz von Oswald & Mark Ernestus
C'est plutôt deep et minimal. La face B contient un remix d'UR
Quelques connections auront d'ailleurs lieu un peu plus tard avec Jeff
Mills, Juan Atkins ainsi qu'avec Carl Craig et Eddie flashin' Fowlkes
Mais ce qui relie vraiment nos deux duettistes
et les activistes d'Underground Resistance, c'est cette obsession de l'anonymat.
Moritz von Oswald & Mark Ernestus sont connus pour interdire toutes photos,
prises de notes et enregistrements aux rares journalistes auxquels ils accordent
une entrevue. Et les disques qui suivront ce premier fait d'arme ne comporteront
plus que des signes cabalistiques. La lettre "M" (comme Maurizio),
parfois penché au point de ressembler à un "C", suivi
d'un chiffre. Au total, il y aura 7 maxis et un florilège sera proposé
sur CD en 97.
En parallèle, un an après la sortie
de Ploy, une autre collection de 12"
démarre sous l'estampille de Basic Channel. Sans que
le rapprochement entre ces deux initiatives soit toujours effectué
La première référence, Enforcement, comporte un mix de Jeff Mills
Suivront Phylyps,
Quadrant Dub, Inversion, Radiance
Autant de titres emblématiques que nous aurons bien du mal à
déchiffrer, ensuite, lors de leur réédition partielle
sur un CD au packaging très "générique". Il
faut dire que les caractères étaient à moitié
masqués par le logo et surtout inversés, de tel sorte qu'il
fallait un miroir pour les lire. Le son était lui aussi assez
cryptique. Granuleux et lourd. Saturé d'effet de souffle et de bruits
parasites, comme autant de reliquats d'enregistrements analogiques transposés
à l'ère digitale
Il y aura une petite dizaine de références.
On hésite encore sur les qualificatifs : techno post-indus, ambient
crépusculaire, dub narcotique
Cette sonorité aux contours
incertains dominera Chain Reaction, la troisième entité
que Moritz von Oswald & Mark Ernestus mettent en place en 1995. Actuellement
en sommeil, ce label compte à ce jour une bonne trentaine de productions,
dont pas mal d'albums CDs présentés dans des boîtes métalliques
puis dans des digipacks gris. Les hostilités s'ouvrent avec un maxi
de Scion soit l'alliance de Vainqueur et de Substance, autres formations-maison qui "réarrangeront"
en 2002, à l'occasion de la 200éme production de Tresor, la
quasi-totalité du catalogue de Basic Channel dans un mix compulsif !
Un catalogue qui comprend notamment des réalisations
de Monolake, Porter Ricks (Thomas Köner & Andy Mellwig), Fluxion,
Vladislav Delay et le bien nommé Hallucinator
L'abscisse et l'ordonné de leurs digressions
musicales étant le dub hypnotique et la techno minimale. Deux pôles
qui feront la renommée du label et de leurs nombreux émules
(Deadbeat, Gas, Blue Train, Meteosound, etc.). Deux courants qui entrent littéralement
en résonance. Mais cette émulation est à
rebours de la luminosité qui prévalait avec l'ambient-dub et
les plans techno-dub des 90s. Les productions de Chain Reaction sont plus
sombres, plus caverneuses. Monochromes et introspectives. Chaque artiste apporte
sa variation, sa version. Organique et bardée de clicks-n-cuts pour Vladislav
Delay (Huume Rec.). Linéaire et atmosphérique pour Hallucinator.
Liquide et mécanique pour Monolake (Imbalance). Etc. Toutes ces productions
ont en commun, de manière plus ou moins prononcée, une pesanteur
calculée, des loops métronomiques, des "redondances".
Et ce fameux grain qui plombe l'atmosphère comme une pluie fine
Un chuintement ténu mais continu et qui semble être, lorsque
l'on tend l'oreille, l'écho lointain d'un hall de gare ou d'une piscine
publique
Une texture "polluée" mais qui donne de la
patine et une chaleur analogique à ces dérives vibratiles et
numériques
On connaît le devenir de ces artistes qui volent
maintenant de leurs propres ailes et ont, fondé à leur tour,
leur propre structure. Profitant du mouvement, des personnes "extérieures"
se sont engouffrées dans cette voie et explorent à leur tour
ce type de sonorités à l'exemple de Pole alias
Stefan Betke (~scape), passé maître en réduction
sonore et craquements intempestifs depuis qu'il a maladroitement laissé
tomber son filtre Walldorf 4 Pole
Mais on aurait tort de focaliser sur le coté
"techno" de la chose. Moritz von Oswald & Mark Ernestus s'intéresse
beaucoup plus au dub, et au-delà de ce "processus", singulièrement
au reggae roots auquel ils vouent un véritable culte. Il n'y a qu'eux,
dans le circuit "high-tech", pour reprendre et rééditer
sous licence des albums de Wackie's.
Un des labels-phare de l'âge d'or du reggae-dub (fin 70 / début
80). Cette passion les place, pour les connaisseurs, à l'égal
du travail d'archéologie sonore entrepris par Pressure Sound et Blood
& Fire
Et l'on comprend pourquoi, avec l'ombre bienveillante des
vénérables dub-masters, ils consacrent quatre autres sous-divisions
à des productions "strictly dubwise". Sans que l'on perçoive
pour autant le bien fondé d'un tel morcellement qui n'est pas sans
rappeler celui de Force Inc. / Force Tracks / Mille-Plateaux
Basic
Replay est dédié pour l'essentiel
à des rééditions de Keith Hudson
(le "morphologiste" du reggae) et d'I Jahman
qui joue les pleureuses, comme Burning Spear, depuis des temps immémoriaux
Les autres sub-labels, Burial Mix, Main Street Records et Rhythm & Sound, du nom de la formation sous laquelle ils composent
du dub pachydermique, accueillent justement de nombreux disques où
figure ce projet. À commencer par leur fameuse collaboration avec Paul
St Hilaire aka Tikiman. Un recueil calqué sur un modèle bien
éprouvé : un titre chanté / toasté suivi
de la version instrumentale (préférable pour qui ces vocalises
filent de l'urticaire
). Leur chanteur préféré
a été rejoint par de grands noms jamaïcains, tel Sugar
Minott, Cornel Campbell, Ras Donovan, Joseh Cotton, The Chosen Brother (Loyd
"bullwackies" Barnes), comme
on peut en juger sur leur dernière et très roots production
qui compile un coffret de sept 45 T : Rhythm & Sound, See Mi Yah.
Dubly yours !
Laurent Diouf
Article publié
dans Coda magazine, mars 2005
site: www.basicchannel.com
repérages discographiques (cd) :
Basic Channel (Basic Channel / BCD1)
Fluxion, Vibrant form II (Chain Reaction)
Hallucinator, Landlocked (Chain Reaction)
Matrix, Various films (Chain Reaction)
Maurizio, M-Series (M / MCD)
Monolake, Hong Kong (Chain Reaction)
Paul St. Hilaire, Unspecified (False Tuned / Indigo)
Porter Ricks, Biokinetics (Chain Reaction)
Rhythm & Sound (Rhythm & Sound / RSD-1)
Rhythm & Sound w/ Tikiman, Showcase (Burial Mix)
Rhythm & Sound, The versions (Burial Mix)
Round One To Round Five, 1993 - 99 (Main Street)
Scion, Arrange and process Basic Channel tracks (Tresor)
Vainqueur, Elevations (Chain Reaction)
Various Artists, Decay product (Chain Reaction)
Vladislav Delay, Multila (Chain Reaction)
Wackie's African Roots, Act III -strictly dubwise (Wackie's / réédition)