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AMBIENT V.2: histoire d'une musique d'écoute
Au commencement était…
Dans le vaste organigramme qui place en perspective les
différents courants musicaux, l'ambient se rattache aux
musiques planantes des années 70s. En digne
héritier des digressions du rock progressif et des pionniers
de la musique électronique; Tangerine Dream et Pink Floyd en
tête. Un héritage que cultive Pete Namlook au
travers de collaborations fructueuses avec Klaus Schulze. Mais cette
descendance est source de clichés… Musique
"fumeuse" et soporifique pour les uns, musique pompeuse et mystique
pour les autres… L'ambient souffre aussi d'un amalgame avec
le mouvement new-age. Et pourtant, l'ambient est bien plus qu'un simple
alignement de nappes. Contrairement aux idées
reçues, cette musique qui privilégie
l'écoute peut aussi se charger de rythmiques, de chants ou
d'ambiances pré-enregistrées justement. En fait,
de tout un "océan de sonorités" (1) afin de
tisser des paysages sonores. De ce point de vue, c'est moins une
musique "space" qu'une musique qui occupe l'espace. Une "musique
d'ameublement" dont le relief escarpé, entre exercice
électro-acoustique et discrètes fioritures
électroniques, s'accorde avec nos jungles urbaines. Ainsi en
est-il de l'album fondateur du genre que Brian Eno composa en 1978 :
Ambient 1: Music For Airports.
Trance-ambient-dub
Avec l'avènement de la techno, l'ambient se
métamorphose en un courant à part
entière au début des années 90s. Ce
sera la décennie du genre. A contrario de l'avalanche de
BPMs déclenchée par la révolution
électronique, l'ambient s'affirme par son
côté relaxant et narratif tout en restant
fondamentalement une musique instrumentale. Dans un premier temps,
l'ambient s'insinue en marge des raves. Dans les chill-out, ces espaces
protégés où les technoïdes
peuvent reposer leurs tympans fatigués et reprendre leurs
esprits… Ensuite, les volutes synthétiques de
l'ambient ont annexé les plateaux. Si les teknivals ne sont
pas vraiment propice à de telles dérives, en
revanche cette tradition perdure dans les grandes
cérémonies trance qui offrent toujours un espace
et/ou une affiche dévolue à des ambiances moins
marquées rythmiquement. Cette proximité a
engendré un style bien particulier, estampillé
"trance-ambient-dub". Le groupe phare de cette démarche
fusionnelle étant The Orb. A leur zénith, avec
leurs Adventures Beyond The Ultraword et autre album-concept (U.F.Orb),
Alex Paterson, Thomas Fehlmann et consorts (feat. Jimmy Cauty, etc.) ont posé les lois
du genre: des intros alambiquées, de longues plages
peuplées de samples, de bruits et de sonorités
diverses, des textures colorées et la pulsion d'une
basse… On remarquera au passage leur filiation
affirmée avec les seventies via Steve Hillage (Gong, System
7), collaborateur et remixeur occasionnel, ainsi que la photo de
l'usine qui ornait déjà la pochette d'Animals de
Pink Floyd sur leur album de remixes: Aubrey Mixes: The Ultraworld
Excursions…
Le champ des possibles
De nombreuses formations s'engouffrent dans cette voie dubby et groovy
bien "trippante" (cf. "N.A.S.A." de Jam & Spoon,
etc.)… Symboliquement, on se contentera de mentionner
quelques météores oubliés: Horizon 222 (avatar du groupe industriel Zoviet
France), OB1 (Anubismatist sur ZZO
Rec.)… Toby Marks alias Banco De Gaïa a lui aussi
exploré les rives de l'ambient, du dub et de la trance, en y
surajoutant une composante: la world-music (cf. Maya et The Last Train
To Lhasa). Il demeure aujourd'hui encore fidèle à
une certaine forme d'ambient-dub, terminologie avalisée
dès 1992 par une série de compilations
éponymes parues sur Beyond. Des recueils où l'on
retrouvait d'autres aventuriers sonores comme 21st Century Aura et
H.I.A. (Higher Intelligence Agency). De son côté,
Seefeel a généré du dub
stratosphérique avec un "grain" et un souffle qui seront
amplifiés sur les productions Basic Channel / Chain
Reaction. Ces stigmates constellent les complaintes automnales de Gas et le maelström organique de Vladislav
Delay criblé
de clicks-n-cuts… Musique européenne à
sa naissance, l'ambient traverse l'Atlantique via des labels comme
Silent et Waveform. Tout, ou presque, semble désormais
possible en terme d'hybridation musicale. Et l'on comprend pourquoi
l'ambient est, comme le dub, une source inépuisable
d'inspiration. Un formidable terrain de jeu et d'expérience
pour des musiciens maîtrisant toutes les arcanes de leurs
machines. Le format des morceaux explosent. On assiste a une
surenchère de mixes, d'effets, d'inserts.
Enchâssés dans cette tapisserie musicale, certains
samples fonctionnent comme des "citations" pour des
mélomanes avertis qui reconnaissent des jingles ou des
gimmick empruntés à Negativland ou Mad Prof. par
exemple, au détour d'un morceau de The Orb…
Le grand jeu
Après des débuts acid-house, un duo "reconverti"
dans l'ambient-house symbolise bien cette
frénésie du sampling : KLF (Kopyright Liberation
Front). Le fléau de l'époque pour les majors
rendues hystériques par ce procédé
dont elle ne maîtrisent pas les tenants, ni les
aboutissants… Jimmy Cauty et Bill Drummond vont inscrire KLF
dans la légende. Fort de royalties engrangés
grâce à des tubes ("What time is love ?" et "3
A.M. eternal"), ces activistes déjantés dont
chacune des apparitions publiques s'apparentent à un
happening vont brûler un million de livres sterling (et sans
doute plus de neurones) en guise de pied de nez au music-business !
Mais en ce qui nous concerne, on retiendra leur album Chill Out dont la
pochette, ne riez pas, rappelle également Pink Floyd avec
son pré et ses animaux. C'est un festival sonore,
mélodique et bigarré, où de multiples
références se télescopent dans une
atmosphère tour à tour bucolique
(bêlements de moutons, clapotis d'une
rivière…) et industrielle (train, grondement d'un
avion…). Ce naturalisme se trouve poussé
à l'extrême dans la démarche de Chris
Watson qui, après avoir tourné la page du
mythique groupe electro-indus Cabaret Voltaire, est devenu un chasseur
de son. Il ramène de ses voyages lointains des
enregistrements en forme "cartes postales" qui nous restituent
l'environnement sonore d'un endroit dans sa plénitude (cf.
Weather Report sur Touch paru en 2003). C'est vraiment de l'ambient.
Sans adjonction électronique ou chimique…
Le retour des cybernautes
A l'opposé de cette vision environnementale de l'ambient,
des artistes ont développé une approche plus arty
(le label Em:t), high-tech (Deep Space Network, S.E.T.I.) ou urbaine.
Robin Rimbaud s'empare d'un Scanner pour faire un patchwork de
conversations téléphoniques ou amplifier les
rumeurs de la ville (Sound Polaroïds avec Tonne en 2003).
Visionnaire, FSOL (The Future Sound Of London) relayait
déjà ses lives via internet à une
époque où l'ADSL balbutiait (cf. l'album ISDN publié en 1994)… Si leur musique est
également exubérante, bardées
d'influences, d'autres formations ont optées pour un son
plus dépouillé. Plus recentré aussi,
c'est-à-dire moins ouvert sur le monde. Raccord avec
l'idéologie du cocooning techno-logique des
années 90s. Véritable manifeste de l'electronic
listening music chère au fameux label Warp, la compilation
Artificial Intelligence reflète cette tendance au travers de
sa pochette. Réalisé en image de
synthèse, on y voit un robot affalé dans un
fauteuil faisant des ronds de fumée… Au sol
traîne quelques disques reconnaissables à leurs
couvertures: Kraftwerk et… Pink Floyd ! Cette anthologie
s'ouvre sur un morceau composé par The Dice Man. Un pseudo
derrière lequel se cache Richard David James plus connu sous
le nom d'Aphex Twin. Il proposera ensuite une série de
compositions très abstraites, basées sur des
boucles et des textures "délavées" : Selected
Ambient Works. Des travaux qui ne présageaient en rien les
hérésies harmoniques de "Come to Daddy" mais qui
annonçaient, par contre, la tonalité clinique des
productions que l'on étiquettent aujourd'hui sous la
dénomination de "laptop"… D'autres, encore,
radicalisent cette approche pour tisser des atmosphères
très ténues, presque irréelles,
souvent sépulcrales (Lustmord), se limitant parfois
à longue plaintes digitales qui résonnent comme
le "cri de machines blessées"…
Zone grise
On parle désormais de drone-music pour qualifier ces "mise
en boucles" intemporelles dont Rapoon fut le
précurseur… C'est sur ce type de trames sombres,
énigmatiques et spectrales, que s'est constitué
une variante post-industriel de l'ambient, sombre et
tourmentée: le dark-ambient. Très
cinématographique, empruntant ses scénarios
à la science-fiction (Legion, Die Datenschleuder) ou
à l'ésotérisme (Ambient Temple Of
Imagination), c'est en quelque sorte la part maudite de la mouvance
trance-ambient-dub. Ces réalisations mettent
l’informatique au service de nos angoisses
existentielles… C'est avant tout une “musique du
questionnement” selon l’expression de Seal
Phüric, aka Seekness, qui a donné au genre ses
lettres de noblesse au travers des productions (Psychonauts, Phlegm,
Torsion, Delta Files) de son label aujourd'hui disparu, Reload-Ambient (1995 / 97). Mitonnée dans les studios de Brooklyn
à New York, la version Black de cette descente aux enfers a
donné naissance à l'illbient. Contraction de
"illness" (maladie) et ambient, ce néologisme est sans
équivoque quant aux atmosphères
développées en 96/97 par le théoricien
du genre: DJ Spooky (Necropolis, Viral Sonata). Nous sommes loin des
climats champêtres qui prévalaient sur bon nombre
de réalisations encore sous le charme des "summers of love".
Désormais, les lascars imposent leurs ambiances avec des
techniques héritées du dub et du hip hop
(scratch, weird-breakbeats, reverse, samples, écho, etc.) :
Sub Dub, “Killa instinct”. Sombient,
transient… Ces "incursions" (2) vont ouvrir encore d'autres
pistes, au propre comme au figuré. Il y a eu, par exemple,
quelques tentatives de fusion ambient / drum-n-bass avec des artistes
comme PFM (nom de code pour Progressive Future Music…). La
dernière en date, en ces temps de "retour" du rock,
étant la combinaison inédite pop-ambient que le
label minimal-techno Kompakt défend au travers d'une
série de compilations éponymes et d'artistes comme Kaito qui vient
juste de décliner son dernier opus sur un mode non-rythmique
et mélancolique (Hundred Million Love Years). La boucle est
bouclée…
(1) David Toop, Ocean Of Sound : ambient music, mondes imaginaires
et voix de l'éther (Kargo / L'Eclat, 2000)
(2) Incursions in illbient (compilation publiée chez
Asphodel en 2000)
Laurent Diouf
/ wtm 2008 (v.1 publiée sur Fluctuat.net en février 2007 )
Laurent Diouf @ WTM-Paris