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AFRICAN HEAD CHARGE
À ce jour, African
Head Charge est la plus ancienne formation dOn-U Sound encore en activité.
Le premier album, "My life in a hole in the ground", est sorti en
1981. Regroupé autour de son leader spirituel, Bongo I, African Head
Charge attire un public atypique. Les concerts confirment cette tendance, mais
il a fallu attendre 1994 pour voir enfin ce groupe sur scène en France.
À Paris, pendant longtemps, seules les personnes fréquentant les
rares magasins de disques indépendants consacrés plus particulièrement
à la musique industrielle et davant-garde pouvaient espérer
trouver un vinyl dAfrican Head Charge repérable à sa couverture
généralement en noir et blanc. Cest pratiquement toujours
le cas, le circuit et le milieu reggae à Paris, dans sa majorité,
continue dignorer les productions dOn-U Sound. Mais il est vrai
que les pochettes de ces disques ne reproduisent pas les clichés habituels
de ce public. Il en est de même musicalement bien que Bongo I soit un
fervent mystique et un authentique rasta. La particularité dAfrican
Head Charge réside dans lalliage entre une rythmique tribale imposée
par les percussions, la puissance dub dune basse hypnotique et lapproche
expérimentale dAdrian Sherwood où les samples les plus improbables
côtoient des mixes audacieux. Les premiers albums ont fasciné tous
les amateurs de percus et de dub hors normes ainsi que le public qui (re)découvre
la musique dite ethnique via des artistes comme Vasilisk, O Yuki Conjugate ou
encore J. Reyes. Les deux derniers albums, "Songs of praise" et "In
pursuit of shashamane land" gardent cet esprit et ces sonorités
tout en étant plus "lyrique", le chant se fait plus présent
et cela permettra peut-être aux réfractaires de sy intéresser.
Un prochain album est dors et déjà annoncé comme
étant une nouvelle invitation au voyage en terre Ashanti.
Tout dabord, je
voudrais que tu te présentes.
Je mappelle Bongo I. Bongo Iyabinghi Noah. Au Ghana on mappelle
aussi Nana Yaw. Au Ghana, les Ashantis donnent un nom qui correspond au jour
de ta naissance. Si tu es né un vendredi, ton nom cest Kofi. Il
y a un nom pour chaque jour. Je suis né un jeudi donc on mappelle
Yaw. Nana signifie le respect que lon doit à un chef ou une personne
importante.
Tu vis au Ghana maintenant
?
Oui, jy vis et jy retourne dailleurs à la fin de
cette tournée. Quand mon agent a besoin de moi, il menvoie un fax
! Je suis né en Jamaïque, jai vécu en Angleterre. Il
y a quatre ans, lorsque ma soeur sest mariée avec un Ghanéen,
cela ma donné loccasion daller dans ce pays. Là-bas
jai ressenti le "sonkaofa", lappel des racines. Je fais
partie de la septième génération des descendants des esclaves
Jamaïquains. En retournant en Afrique, au Ghana, jai ramené
lesprit de mes ancêtres.
Au Sénégal,
par exemple, les personnes qui portent les dreads sont socialement définies.
Il sagit des clochards ou alors des Mourides. Cest la 63ème
confrérie musulmane, les Mourides existent depuis la fin du XIXème
siècle. Cest seulement les gens de ma génération
qui ont les dreads en rapport avec le mouvement rasta. Á ce niveau-là,
avoir les dreads, cest être considéré comme un zonard.
La place est déjà prise. Comment cela se présente au Ghana ?
Au Ghana cest pareil ! Mais cela dépend aussi de tes actes,
de ton attitude, de ce que tu fais. On peut te prendre pour un asocial, un marginal
ou un clochard mais aussi pour un Chaman, une personne qui a des pouvoirs spirituels.
Dans les temps anciens, tous les rois avaient des paysans, des musiciens et
des prêtes. Alors, maintenant, quand je vois un rasta, je lui dis de faire
quelque chose et pas seulement davoir les dreads, de fumer et de répéter
"Rastafari, Rastafari". Il faut avoir une activité et une culture
spirituelle. En Jamaïque, nous sommes rejetés, personne ne veut
employer un rasta. Au Ghana personne ne veut que sa fille sorte avec un rasta.
Mais pour moi, cest un peu différent. Je fais des choses et les
gens le voient et puis maintenant la communauté Ashanti me connaît.
La première chose que jai faite en arrivant cest de planter
et cultiver un champ. Là-bas cest très important le respect
de la terre. Mais les rastas sont mieux acceptés depuis trois, quatre
ans.
Tu as fait des concerts
en Afrique ?
Non. Jai joué dans des églises, un peu comme en Jamaïque
où je nai pas na fait de concert à proprement parler.
On faisait de la musique pour le Sabbat avec des prières. Au Ghana, on
va sur une plage, on sassoit et on fume avec des amis, et on joue des
percus. Je nai jamais fait de concert là-bas mais jaimerais
bien. Jen ai parlé à des gens et on a comme projet dorganiser
un Sunsplash. On pourrait faire venir dautres artistes Jamaïquains.
Jai pris quelques contacts, jespère pouvoir organiser ça
un jour.
Et aux États-Unis
?
Oui, jai joué une fois à Boston mais cétait
il y a très longtemps. Cétait un organisme qui soccupait
de musiques nouvelles. Ils ne savaient pas trop où nous caser, ils trouvaient
la musique dAfrican Head Charge abstraite. C'étaient des universitaires
et ils étaient émerveillés. Il y avait un séminaire
avec des gens du monde entier. Sur le mur il y avait une toile de Picasso et
les gens écoutaient African Head Charge en regardant le tableau. Mais
jirais peut-être cet été à New York.
Actuellement tu fais
une tournée ?
Oui, cest une tournée Européenne. On a joué en
Italie, en Suisse, en Autriche, en Allemagne et après Paris cest
en Angleterre. Cette fois ci cest plus cool que la tournée précédente.
On a deux chauffeurs et avec le bus on peut vraiment se relaxer.
Quels sont les musiciens
qui taccompagnent ?
Il y a Perry Melius à la batterie, Wayne Nunes à la basse,
Tony Edmunds au clavier, Andy Moses et Sony Akpan aux congas et percussions.
Ce sont les mêmes qui jouent dans lalbum "In Pursuit Of Shashamane
Land".
Skip McDonald est là
aussi ?
Non, il a participé aux sessions denregistrements pour certains
morceaux mais il nest pas sur la tournée. Il compose très
bien, je lappelle pour les enregistrements en studio. Cest aussi
un bon producteur.
Adrian Sherwood nest
pas là non plus...
Non, mais ce nest pas une personne qui va sur les routes et il est
assez occupé. Adrian est un bon producteur et un excellent ingénieur
du son. Cest vraiment quelquun de studio. Nous sommes amis depuis
longtemps. Il ma témoigné beaucoup de respect. Javais
une idée précise de ce que je voulais faire : des choses hors
norme. Cétait le seul producteur, en partie grâce à
notre amitié, qui était à lécoute. Cest
principalement comme ça quAfrican Head Charge a pu exister, parce
quAdrian écoutait. Il ma donné la chance de pouvoir
mexprimer avec des percussions au début puis avec le chant également
par la suite. Je lui explique ce que je veux faire et il fait sa part de travail.
Cest un échange, tout le monde participe.
Les concerts sont rares
et African Head Charge est vraiment à part de la scène reggae.
Musicalement, comment définis tu African Head Charge ? Percu-dub ?
Il y a pas vraiment de nom. African Head Charge fait un travail culturel
et spirituel. Ma musique est à la fois thérapeutique et purificatrice.
La musique que lon fait nest pas "normale". Ce nest
pas de la musique de tous les jours. Cela prend du temps à certaines
personnes pour rentrer dedans. Ça nous a pris environ quinze ans. Les
gens doivent apprendre et écouter. La musique que je fais est aussi lhéritage
de mes ancêtres. Il ne sagit pas de capter les gens avec un seul
morceau. En ce qui concerne les concerts, cest comme partout ailleurs
: cela ne dépend pas de nous.
Tu incorpores dans tes
morceaux différents rythmes; il y a une richesse au niveau des sonorités
et des samples. Peux-tu nous dire dans quel esprit tu travailles ?
Effectivement African Head Charge cest différents styles de
percussions, différents rythmes. Il a du Niyabinghi, des percus Ghanéennes,
du Nigeria, en fait de toutes les parties de lAfrique. Jai étudié
toutes ces manières de jouer. La Terre est une entité, elle existe
dans sa globalité et pas seulement en parties. Ce quon a vraiment
voulu faire, en particulier avec lalbum "In pursuit of shashamane
land", cest rassembler tous les gens de la planète. Peu importe
doù ils viennent. Lidée est de réunir la terre
entière dans la musique. Un mélange musical dont les rythmes,
les percus et les vibrations sont le pilier.
Les albums que je préfère
sont "Off the beaten track" et "Songs of praise". Comment
seffectue le choix des samples et des mixes; je pense en particulier au
titre "Language and mentality" avec lutilisation dun discours
dEinstein ?
Ça cétait vraiment une idée dAdrian Sherwood.
Sinon, en général, lorsque quelquun vient avec une idée
de samples, on sassoie et on écoute. On peut rester assis des jours
à écouter avant de prendre une décision. Mais là,
pour "Language and mentality", on a tout de suite su que cétait
une bonne idée.
Tu as participé
à lalbum très particulier de Missing Brazillians, "Warzone".
Ce disque sonne un peu comme la rencontre entre African Head Charge et Mark
Stewart. Des sonorités extrêmes et des percus. Comment vis tu ces
expériences musicales ?
Un vrai rasta est puissant où quil soit ! La vibration rasta
continue toujours de progresser. Où que je sois impliqué la vibration
continue. Ce projet na pas eu de suite, les gens vont et viennent. Mais
cétait un bon groupe, Mama Youth aussi. Je connais beaucoup de
gens en Jamaïque qui ne pouvaient pas comprendre parce que ce nétait
pas 100% reggae roots ! Pour eux cest une question de racines et pas seulement
celles de la Jamaïque. Mais dune manière générale,
quand je travaille sur un morceau, je cherche à revenir loin en arrière
: avant quil ny ait des guitares et des claviers, lorsquil
y avait juste des percus et les mains qui tapent en rythme. On revient à
lorigine. On essaie dêtre sûr que les vibrations de
base, lesprit et la culture originelle, sont maintenues. Et après,
seulement, on construit les morceaux avec des sons modernes, un clavier, etc.,
et même un ordinateur s'il le faut. (À ce moment de linterview,
la chaufferie de la salle se met en route) Tu vois ça cest
un bon son ! Jaime bien aussi ce genre de sons. Si je pouvais, jenregistrerais
tous les sons de la création.
On-U Sound est en quelque
sorte le légataire testamentaire de Prince Far I. Ses textes sont toujours
utilisés dans certaines productions dAdrian Sherwood. Peux-tu nous
dire quelque mot sur le père de la dub-poetry ?
Prince Far I est le seul à avoir une telle voix, une voix de tonnerre.
Sur le titre "Far away chant", dans mon premier album, Prince Far
I chante : "Come Ethiopians, come. Come and go to Zion...". Cest
ce morceau que David Lynch a utilisé dans "Sailor et Lula".
Adrian laimait beaucoup. Prince Far I a été tué en
Jamaïque et, après sa mort, Adrian et moi nous avons décidé
daller plus loin. De continuer ce quil avait entrepris. Cest
pour cela aussi que je joue pour des enfants hospitalisés ou handicapés.
On reçoit plus quand on joue pour des enfants que lorsque lon joue
pour un cachet. Il y a longtemps, jai travaillé dans un centre
pour des jeunes en difficulté, en tant quanimateur et intermédiaire
entre ladministration et ces jeunes. Jétais déjà
musicien et je leur faisais jouer de la musique pour quils sexpriment,
parce que cest bon de crier, de bouger. Parfois, on mappelle aussi
pour jouer des percus auprès dune personne qui est tombé
dans le coma, pour jouer jusquà ce quelle se réveille.
Cest un rôle spirituel. Certaines personnes ont remarqué
que les percus sont animées, vivantes, plus fortes que les mots.
Tu as également
travaillé avec Lee Perry...
Oh oui ! Travailler avec Lee Perry cest vraiment une expérience
!!! La première fois quil est venu cétait avec son
manager. Ce manager voulait nous réunir pour que lon forme un groupe
ensemble. Mais jétais trop pris par mes propres projets et cela
ne sest pas fait. Par contre, quand Lee Perry est venu dans les studios
dOn-U Sound jai commencé à faire des percus pour un
de ses albums. Par la suite jai appris, par l'intermédiaire d'autres
rastas et dAdrian, quil mestimait. Il maimait bien et
il sintéressait à ce que je faisais. Il en a parlé
dans un de ses morceaux : "African Head Charge in the Hackney Empire".
Maintenant il habite en Suisse et je le vois moins. Mais de temps en temps,
sil fait un concert et quil a besoin de dune personne pour
les percus, il mappelle.
On parlait de lAfrique
tout à lheure, que penses-tu de Fela Kuti ?
Jadore Fela Kuti ! Lorsque je suis venu à Londres et que japprenais
à jouer des percus, Fela Kuti et Osibisa étaient les deux premiers
groupes que jécoutais et sur lesquels je mexerçais.
Je pouvais faire et refaire les rythmes, les solos, tout, pendant des jours
entiers. Ils sont un peu mes professeurs de rythmiques africaines. Jai
rencontré Fela lorsquil était à Londres. Je suis
allé dans une maison où logeaient beaucoup de ses musiciens. Je
suis descendu dans une pièce où il y avait beaucoup dinstruments.
Je me suis assis et jai commencé à jouer. Dautres
percussionnistes sont arrivés et on a fait un boeuf. Cest la plus
belle expérience de ma vie. On n'a pas échangé un mot de
la journée. Je ne parlais pas, jétais juste là en
train de jouer des percus et cétait la meilleure façon de
communiquer. Aucune parole, je ne savais pas quoi leur dire, mais la musique
était un véritable échange.
Et sinon quest
ce que tu écoutes ?
Je suis très roots. Avant, jai même été
DJ sur une radio à Londres. Je passais The Mystical Revelation Of Rastafari,
Burning Spear, Ras Michaël, Culture, I Jahman, The Abyssinians... Voilà,
cest ce que jécoute.
Jai appris quil
existait aussi un "Head Charge Sound System", tu peux nous en dire
deux mots ?
On a décidé quil fallait absolument un Head Charge Sound
System à Londres spécialisé justement dans ce revival roots,
ce retour au reggae roots ainsi que le ska. On aimerait bien monter un "Institut
de Skaologie" (Léquivalent de lInstitute of Dubology,
à Londres où se produisent parfois aussi des groupes dOn-U
Sound). Un endroit pas vraiment dancefloor mais juste ska et roots.
Les pochettes de tes
albums sont aussi très particulières...
Oui, avant cétait Kishi qui les réalisaient. Tu connais
On-U Sound, donc tu vois de qui il sagit. Mais maintenant cest une
autre personne. Il part dun concept, dune idée, il écoute
la maquette puis fait la pochette du disque.
African Head Charge est
un des plus vieux groupes dOn-U Sound encore en activité et pourtant
ce nest seulement cette année que tu as sorti un maxi, tu navais
fait que des albums jusquici, pourquoi ?
Oui, cest la première fois quAfrican Head Charge fait
un maxi. "Touch I" est un morceau particulier que jai écrit
il y a plus de quinze ans. Au départ cest un morceau Niyabinghi,
sans autre instrument que des percus et les mains qui battent le rythme. Cest
comme ce que lon joue le jour du Sabbat. Cest quelque chose de plus
personnel et je voulais que cela soit aussi sur un maxi. Mais il y a longtemps,
avec Noah House Of Dread javais fait un maxi en marge de lalbum.
Il existe dailleurs
un deuxième album de Noah House Of Dread : "Heart 2" qui est
sorti sur Heart Record...
Oui, cétait sur mon propre label. On sest produit sur
scène après cet album. Actuellement je suis concentré sur
African Head Charge mais je pense y revenir plus tard.
Deux mots sur le prochain
album dAfrican Head Charge ?
Pour le moment, la seule chose que je peux dire cest que cet album
sera très influencé par le Ghana puisque jy vis actuellement.
Jabsorbe des éléments, japprends à nouveau.
Le prochain album sera très influencé par les Ashantis. Ce sera
un album-studio mais je ferais venir des musiciens Africains à Londres
pour lenregistrement. Actuellement, je monte un studio denregistrement
au Ghana, comme cela on pourra travailler directement sur place. Mais il nest
pas fini donc on ira à Londres.
Merci.
Laurent Diouf
Propos recueillis en compagnie de Black Sifichi en 199?. Publié
dans la revue Ortie. Merci à Emily.
Radio Libertaire, 145 rue Amelot, 75011 Paris. email Wreck This Mess