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ADRIAN SHERWOOD : l'homme studio !

En Janvier dernier, toute la "dub-nation" s’était déplacée pour la troisième édition des soirées House Of Dub. Un évènement placé sous le signe d’On-U Sound. Nous avons rencontré Adrian Sherwood, le maître de cette cérémonie, peu avant qu’il prenne le contrôle de l’Élysée-Montmartre à Paris. Petite histoire du dub en V.O. sous-titrée...

Prologue. Le dub c’est un organisme vivant qui se développe depuis trois décennies. C’est "la Mère de toutes les batailles". C’est l’image inversée, le négatif de l’electronic-music sous toutes ses formes.

Le dub : une histoire sans paroles ? Prenez un bon vieux morceau de reggae plaintif et gémissant. Atténuez ou retirez les vocaux. Boostez les basses, soulignez la rythmique, amusez vous avec des effets et vous obtenez du dub. En fait c’est un peu plus compliqué et pas seulement au niveau technique... Débarrassé de ces vocalises, le dub accueille un autre type de voix. Celles des toasters. Des chroniques socio-politiques au slackness, la seule évolution notable est finalement celle du débit de la parole. Chaque génération a eu la sienne. Les pionniers annoncèrent le rub a dub style, avatar du dancehall et préfiguration du ragga. Puis vint le hip-hop, le rap et pour finir la jungle. La boucle se referme puisque depuis peu on assiste à l’émergence d’un courant jungle-dub... Mais revenons au reggae ! En sa forme instrumentale, cette musique sert de support pour exprimer des choses plus sensées. Au commencement était le Verbe... Les poètes se sont donc emparés du dub pour déclamer leurs textes. Parmi les grandes figures de la dub-poetry : Prince Far I. Ce personnage est le mentor d’Adrian "Maxwell" Sherwood. Prince Far I l’introduira dans le milieu très fermé des sound-systems anglais. Adrian Sherwood y fera ses premières armes comme "porteur de valises" en gardant un oeil sur le mouvement punk... Quelques temps plus tard, ils s’associeront pour fonder un label, Hit Run Rec. C’est la préfiguration d’On-U Sound. Mais Prince Far I ne verra pas la fin de l’histoire, le destin en a décidé autrement : "J’ai lancé On-U Sound en 1980. Lorsque Prince Far I est mort, en 83, j’ai ralenti mes productions reggae. Disons que cela s’est poursuivi jusqu’en 85 avec "Time Bomb", l’album de Lee Perry".

La basse comme seule loi. Ce n’est pas un hasard si Lee Perry a choisi Adrian Sherwood, et Mad Professor son alter-ego, pour refaire surface. Ils incarnent la troisième génération de dub-masters. Celle qui s’inscrit dans le prolongement de King Tubby, le père fondateur, et de ses enfants : Prince Jammy et Scientist. Ils sont tous ingénieurs du son. D’un son, celui des basses. À l'inverse de l’industriel et/ou du hardcore, très masculin, le dub obéit à un principe féminin. La bass-music est vicieuse. "C’est là que l’on trouve le meilleur son de basse. Un son presque sexuel, divin". Etes-vous chien ou chat ? Le dub repose avant tout sur les vibrations d’une basse câline, ronde avec des pleins et des déliés. Des infra-basses félines, presque felliniennes compte tenu de la lourdeur pachydermique de certains morceaux. Les sub-basses sont capables de nous couper le souffle. Littéralement, comme un uppercut. Après quelques préliminaires, gimmicks ou intros, on pénètre dans le vif du sujet. La basse déroule ces anneaux comme un serpent. Il suffit de se laisser bercer par ces pulsations. La rythmique scande cette reptation. Le tempo lent et linéaire est hypnotique. La lead guitare et/ou les claviers sont les témoins infatigables de ces battements de coeur oppressants. Contrairement aux idées reçues, le dub est une musique agressive et violente mais c’est une violence délibérément maîtrisée, contenue, rentrée.

On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Cette musique pour somnambules est propice à toutes les manipulations. C’est une texture basique, fluide, taillable et corvéable à merci. De la morphine base. Une mixture imprévisible qui produit tous les effets possibles : distorsion, réverbe, breaks et contre-temps pour relancer le tempo, boucles sur les voix présentes en retrait et par intermittence pour colorer les morceaux (dubwise). Adrian Sherwood a élevé les techniques de mixage au rang d’un véritable art. Comparé à ses prédécesseurs, il est allé encore plus loin dans le maniement des ré-équalisations, des cuts, de l’écho et de l’utilisation des samples. C’est le "Monsieur Plus" des effets : bruits blancs, saturations, etc. Avec On-U Sound, le dub est entré dans la post-modernité. Loin des sectarismes, Adrian Sherwood a réconcilié la musique noire avec la technologie occidentale. On-U Sound est une terre de contrastes, de mélanges. C’est l’archétype du label métis. Avant Adrian Sherwood, personne n’avait osé mixer un discours d’Einstein sur du dub tribal, ni mélanger de l’industriel et du funk. Et encore moins de faire chanter des chiens sur une ligne de basse redoutable ! Cette idée sera d’ailleurs plagiée par The Orb... Adrian Sherwood excelle dans ce genre de fusion qui dépasse le simple cadre du dub. Ou plutôt excellait car cette époque est révolue : "De 85 à 90, je me suis surtout investi dans TackHead et tous les projets annexes avec Gary Clail et Mark Stewart [& Maffia]. À cette époque, j’ai uniquement fait quatre disques de reggae et deux albums d’African Head Charge. Sinon, dans l’ensemble, mes productions étaient très expérimentales. Certaines étaient même très bruitistes. Ma période la plus créative est celle où je faisais le plus d’expérimentations. Puis au début des années 90, lorsque TackHead s’est arrêté, j’ai eu envie de tourner la page, de faire des choses nouvelles, différentes. On-U Sound est devenu plus "musical", plus mélodique qu’avant. On doit essayer de se ré-inventer, de se renouveler. Et pour le moment, je ne veux pas refaire encore un énième album de Dub Syndicate, etc. Je veux vraiment sortir des choses complètement différentes". Dommage car ce qui a propulsé On-U Sound sur le devant de la scène c’était justement ces dubs iconoclastes, à rebours des conventions établies en la matière.

Messe noire. Quoi qu’il en soit, les albums réalisés par Adrian Sherwood resteront dans l’histoire. Mais au départ, le dub n’était disponible que sur la face B des 45 tours. C’est d’ailleurs toujours le cas pour la plupart des productions jamaïcaines. Par la suite, les sound-systems, grands consommateurs de ces instrumentaux, vont exiger des exclusivités. Les studios vont répondent à leur demande et ils leur fourniront des tirages limités. Des sortes de test-pressing plus connus sous le nom de dub-plates. Au format 10", souvent en acétate, parfois gravés sur une seule face et dépourvus de la moindre référence, ce sont les ancêtres des white-labels... Dans ce milieu, on observe d’ailleurs le même fétichisme pour le vinyl que chez les technoïdes. Autre analogie : les sound-systems. Lieu privilégié pour écouter du dub. Un véritable rituel. En reggae, les différents gestes du DJ sont répartis entre plusieurs personnes. Un peu comme un travail à la chaîne. Il y a le M.C., le Selector, l’Operator, etc. Soit, celui qui établit la sélection, celui qui enchaîne les disques, etc. Sur ce plan, la conception d’un mix est beaucoup plus rough. Pas de compteur de Bpms, ni d’enchaînements millimétrés. Les Blacks n’ont pas peur des blancs... Après avoir passé l’intro plusieurs fois de suite, le morceau est joué in extenso. Entre deux titres, hurlement de sirène à l’appui, le M.C. harangue la foule. De son côté, le public brame son contentement (wicked & wild !) à grand renfort de coup de sifflets... Ça ne vous rappelle rien ? C’est dans l’obscurité et les décibels des sound-systems que le dub déploie toute sa puissance. La basse écrasante captive le corps, l’esprit est étourdi par l’écho. C’est ce type d’hypnose musicale et collective, ainsi que le principe même des sound-systems, que re-découvre la génération des ravers. Et Adrian Sherwood dans tout ça ? C’est un homme de studio et il se fait rare dans ce genre de manifestations... "Je ne suis pas DJ, c’est pratiquement la première fois que je fais cela ! Je suis plus à l’aise avec des musiciens, lorsque je mixe pour un concert. Ce soir, c’est un peu la combinaison des deux. C’est pratiquement un test. Si cela marche bien, alors je ferais peut-être cela plus souvent à l’avenir. Et dans ce cas-là, je le ferais encore avec Bubblers; ainsi qu’avec Peter de Pressure Sounds qui est un très bon DJ".

Magie blanche. Conçu par des ingénieurs du son, le dub a été popularisé par les DJs des sound-systems. Comme dans toute autre musique, il y a des morceaux qui se démarquent. Des standards qui forment un système de références. Une ronde infernale. Les thèmes s’échangent, sont repris, retravaillés et modifiés d’un disque à l’autre. L’ère du remix commence dès la fin des années soixante... Mais en reggae-dub, cette notion de re-mix ne se départ pas d’une mémoire filiale, de ses racines, de l’origine... "Normalement, un re-mix doit t’amener à écouter la version originale. Dans la pratique, un re-mix c’est juste une forme de promo. Au départ, ce terme et cette technique proviennent du reggae. C’est ce que l’on appelle une version. On choisit un morceau avec un bon riddim et on en fait une version instrumentale que l’on retravaille. Un dub pour simplifier. À partir de là, plusieurs artistes peuvent s’exprimer dessus; chacun de leurs côtés. Mais avec les maisons de disques, les problèmes de droits et de contrats, ce n’est pas facile de faire en sorte que différentes personnes puissent utiliser le même riddim. Alors on fait des re-mixes... Pour moi, un remix doit nécessairement reposer sur une version originale puissante, forte. Sinon cela ne fonctionne pas. Je ne suis pas un grand fan de remix. C’est souvent trop chargé au niveau du mixage. Parfois il y a des remixes qui sont bien, voir mieux que l’original mais c’est rare. Actuellement, que ce soit en rock ou pour la dance-music, on utilise les remixes pour capter un autre public, élargir l’audience. C’est de la promo. L’idée de version telle qu’on l’entend en reggae me semble plus intéressante". Néanmoins, ce dub-master a imprimé sa griffe sur tous les groupes qui l’ont sollicité pour des remixes. Une liste interminable qui va de Dépêche Mode (!) à Primal Scream en passant par Einstürzende Neubauten, Cabaret Voltaire, Nine Inch Nails, etc. Adrian Sherwood est véritablement un alchimiste du son, il transforme le plomb en or... Quelque soit le genre abordé, ce qui ressort de ses machines est formaté au son d’On-U Sound. Un exercice de style qu’il conçoit en étant pragmatique, le remix étant pratiquement un cas de figure imposé. : "J’approche le remix comme un job ! C’est un boulot et je le fais moins pour des raisons artistiques qu’économiques. J’aime le faire et je le fais correctement, mais c’est encadré, organisé, programmé. C’est vraiment un boulot ! Des fois c’est fun, mais le plus souvent c’est... éprouvant !"

Sounds to lift. L’ambient et la techno ont redonné un second souffle au dub. Ou peut-être est-ce l’inverse... On pourrait dénoncer tous les pillages effectués auprès des dub-masters, mais ces emprunts passent de toute façon le plus souvent inaperçus pour un public dénué de culture reggae. Après tout, c’est simplement du dub inna different style. Mais ces détournements et ces nouvelles connections ne sont peut-être pas totalement innocents. Dixit Adrian Sherwood. "En ce qui me concerne, mon influence majeure, c’est le dub. Uniquement. Tant pour la technique que pour les sonorités et les vibrations, car le dub est une musique essentiellement tonale. C’est pour cela que je fais du dub et pas autre chose ! En ce qui concerne la techno, on a affaire à un son actif. Avec le beat, on a le groove. Mais finalement, c’est secondaire si on n'a pas de son tonal. À mon avis, c’est la raison pour laquelle la techno re-découvre le dub. Tout comme le jazz, le dub est très riche. Par conséquent, la techno et toutes ces musiques nouvelles s’inspirent très largement des techniques du dub. C’est logique !"

Épilogue. La radio est le média naturel de la musique. Andy Fairley, un dandy déjanté, a assuré brièvement une émission autour d’On-U Sound. Ce programme s’appelait "Science-Fiction Dancehall". Il était diffusé sur J-Wave au Japon ! Adrian Sherwood en garde un souvenir ému : "Cette émission était super ! C’était mensuel, cela durait une heure et en plus on était payé ! On en fait une dizaine en tout. J-Wave est un peu l’équivalent d’une radio nationale. Potentiellement, c’est une audience de six millions de personnes. C’est énorme ! Il fallait des nouveautés et des exclusivités tous les mois. À la limite, je ne pouvais pas suivre ce rythme. On faisait des jingles aussi. On a essayé de modeler cette émission sur le format de "Dread At The Control", celle que faisait Mikey Dread en Jamaïque. Mais je n’avais pas assez de temps pour faire tout ce que l’on aurait voulu faire. J’aimerais bien recommencer et je suis prêt à le faire n’importe où aux mêmes conditions !".

Laurent Diouf
article publié dans Coda magazine en 199?





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